« Joker » | une Vaste Blague ou un Spectacle Réussi ?

Joker, réalisé par Todd Phillips et produit par Martin Scorsese, n’en finit plus de faire parler de lui. Presque un mois après sa sortie en salles, l’histoire d’Arthur Fleck continue d’alimenter la toile. Son parcours actuel, auréolé du Lion d’or à la Mostra de Venise et sûrement promis à une bonne exposition aux Oscars, est jalonné de succès mais aussi de rejet. Pour les uns, c’est un diamant cinématographique inoubliable et déjà culte, pour les autres, un objet filmique polémique, indigeste et surestimé. Quoi qu’il en soit, cette relecture actuelle de la némésis de Batman ne laisse pas indifférent. Cette dualité rend difficile l’étude de son cas. Qu’a-t-il donc à raconter ? Quelles ont été les répercussions de sa diffusion dans le monde ? Sa réception, dithyrambique d’un côté, désastreuse de l’autre, est-elle justifiée ? Avons-nous là un film clownesque ou un film essentiel ? La réponse en quelques rires ! Attention spoilers !

Un clown dans la ville

Le film est sorti dans des conditions spécifiques. En effet, la hype autour du projet avait progressivement gonflé dès l’annonce de Joaquin Phœnix dans le rôle titre. Une image avait tourné sur les réseaux sociaux, montrant l’acteur dans le plus simple appareil. Il n’en fallut pas plus pour enflammer internet. La bande-annonce fut alors mise en ligne, révélant une ambiance poisseuse et surprenante. Après un Suicide Squad bariolé ayant fait grand bruit, et pas dans le bon sens, l’univers de DC Comics semblait revenir à ses premières amours : le sérieux. Mais la promesse était de nous montrer une dichotomie troublante, un mélange de comique et de tragique, un drame avant tout humain. Ici, point de super-héros en collants. La diffusion au festival international de la Mostra de Venise a été le début d’un succès fulgurant qui a probablement autant desservi le film qu’il ne l’a épaulé.

Un succès populaire triomphal

Après sa sortie, Joker s’est démarqué par un grand succès public. Son aura a joui d’un effet feu de paille qui ne s’est pas encore éteint. La raison ? Une histoire originale et culottée de l’antagoniste le plus adulé de la pop-culture pardi ! Il cumule à ce jour les scores suivants :

  • 4,5 étoiles sur Allociné ;
  • 8 étoiles sur SensCritique ;
  • 89 % sur Rotten Tomatœs ;
  • 8,8/10 sur IMDb ;
  • 9,2 sur Metacritic.

En moyenne, le film culmine à une note de 9 sur 10. Beaucoup de blockbusters populaires peuvent se targuer d’avoir une telle note. Or, notre rigolo sur planches n’était pas un étalon calibré pour ça. En effet, avec un budget total estimé à presque 200 millions de dollars, ce qui reste timide comparé à des cadors du genre, il serait en passe d’en rapporter 900 millions dans les semaines à venir. Le milliard ne saurait tarder par la suite avec le marché vidéo. 

Autre élément troublant : les effets spéciaux sont absents et les images sont pour un public Rated R, à savoir les moins de 17 ans non-accompagnés aux États-unis. Malgré ses éléments peu séduisants pour le public d’aujourd’hui, le long-métrage a su conquérir le marché malgré ses thèmes sérieux et notamment sa violence physique, savamment distillée et donc fulgurante, mais surtout sa violence psychologique.

Avec son enrobage formel séduisant et son fond politico-social assumé, le film éponyme a tiré son épingle du jeu malgré son désavantage. Un succès qui en a troublé plus d’un, notamment du côté des critiques professionnels. L’avis du public est rarement pris en compte dans l’appréciation de la qualité cinématographique d’un film contrairement à sa qualité commerciale. Toutefois, l’aventure d’Arthur Fleck demeure très différente de celle d’un super-héros. L’enjeu risqué de plaire au public malgré un visage si différent a pourtant été couronné de succès.

Arthur est dans le train. Il regarde dehors sur son trajet quotidien. Son air est morose.

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Une critique en larmes pour le meilleur et pour le pire

Joker n’affiche pas un sourire si carnassier du côté de la critique mondiale. Beaucoup d’incompréhension est ressortie de part et d’autre de certains médias, non seulement face au film mais aussi face à sa réception publique exceptionnelle. Nous pouvons constater les notes suivantes :

  • 4 étoiles sur Allociné ;
  • 69 % sur Rotten Tomatœs ;
  • 59 % sur Metacritic.

Si la France reste en général élogieuse, certains critiques n’auront pas manqué de manifester leur désapprobation, parfois à l’encontre du réalisateur lui-même, affilié à la licence des Very Bad Trip. L’accueil sensationnel pour un réalisateur de comédies potaches a eu du mal à passer l’audition. 

Du côté du monde, la note moyenne des critiques diffère grandement de la note du public. Sans parler d’une humiliation risible, nous faisons face à une évaluation qui reste inférieure à des films faits pour plaire au plus grand nombre tels que les épisodes de la saga Avengers. Pourtant, Todd Phillips fait preuve objectivement d’une mise en scène et propose des réflexions plus poussées. Quid alors de ce résultat ? 

Outre sa vision névrotique et quelque peu manichéenne de la société, cela dit justifiée par les conventions des comics, Joker a sans doute subi les foudres d’une critique particulièrement vindicative vis-à-vis de sa réputation. L’attente peut parfois décevoir. C’est d’autant plus caractéristique lorsqu’un film – en apparence soigné – se veut transgressif et se retrouve sous la lumière des projecteurs. Les plumes de l’intelligentsia se déchaînent et applaudissent ou arrosent de tomates avec rigueur et exigence un film qui est rigoureux et exigeant.

Mais alors, qui a raison ? La critique ou le public ? Difficile de juger : le cinéma est subjectif. Cependant, selon l’adage, la critique est facile et l’art est difficile. Et si la fracture se situait alors sur une scène bien plus controversée ?

Une farce politique et sociale qui n’en est pas une

Tout film est politique. Qu’il le veuille ou non. Joker ne se défend pas d’éviter le sujet puisqu’il l’embrasse en y laissant une marque rouge. Arthur, lui, s’en défend. Lors de son intervention dans le « Murray Franklin Show », il refuse d’être assimilé à la violence sociétale qui gronde dehors entre les pauvres et les riches. Ses revendications sont sociales mais avant tout centrées sur sa propre individualité : « Qu’est-ce que tu obtiens quand tu croises un aliéné mental et solitaire avec une société qui l’abandonne dans son coin et le traite comme de la merde ?! » demande-t-il déchaîné et ému aux larmes. 

La diffusion du film a eu des effets attendus et redoutés aux États-Unis. Avec son message contre la violence, qui a pu être perçu comme une incitation à l’exercer, des dispositifs ont été mis en place pour encadrer les projections. Le sujet des « Incels » a été également un des fers de lance de l’anxiété grandissante dans le pays, Arthur étant un homme désabusé dont la réalité est protéiforme, l’amenant ainsi à fantasmer une relation amoureuse.

Dans ce climat qui ne prête pas à esquisser un seul sourire, la France a eu son lot de frissons avec des réactions virulentes. L’interpellation d’un homme ayant créé la panique à Paris en est la preuve. « C’est politique ! » aura-t-il répété plusieurs fois avant de proférer à haute-voix la maxime sacrée de l’Islam, semant la frayeur au Grand Rex.

La révolte sociale est au cœur du film et elle naît d’un symbole anarchique, d’un mal qui s’assume : Arthur. L’histoire est là pour rappeler que l’Histoire s’est toujours terminée par les actes et non les paroles pour aboutir à une fin. Mais ici, ce surgissement découle d’une folie à la finalité sanguinaire, de l’esprit d’un homme tourmenté, ce qui peut être compréhensible mais pas justifiable. Notre regard troublé se porte alors sur le personnage, dans sa vie quotidienne et dans ses échecs. 

Arthur s’adresse autant aux spectateurs de la télé qu’à nous lors de son passage dans l’émission de Murray. Il témoigne de son insignifiance dans le monde et du manque d’humanité qui pourrit chaque parcelle de sa ville. Il passe alors à l’acte avec le sourire et fait réagir l’assistance, qu’elle soit fictive ou réelle. En cela, le personnage met les médias sur l’échafaud. La pulsion voyeuriste morbide des gens est mise en exergue. Arthur est une bête de foire disgracieuse jetée en pâture pour divertir et amuser, ce qu’il assume pleinement avant de tout détruire par vengeance. Le film peut choquer par son aspect transgressif, mais il existe bien plus corsé, comme The Devils de Ken Russell encore interdit de nos jours. Cela étant, Joker dénonce ce qu’il désire par des propos cinglants plus subtils qu’ils n’y paraissent. Par cet axe politico-social, beaucoup s’y sont retrouvés et d’autres pas du tout. Une manière d’enrichir l’œuvre.

Arthur attend son entrée en scène dans la loge du « Murray Franklin Show ». Il est concentré et sérieux.

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Joker ou L’homme qui rit des temps modernes

Pour tenter de cerner le film, il est essentiel de revenir sur le personnage incarné par Joaquin Phœnix. Le prince du crime de Gotham est le méchant par excellence de la pop-culture, une icône indétrônable aussi fascinante que son homologue chauve-souris. Il est l’autre visage de l’orphelin milliardaire, l’autre face de la pièce, son côté sombre qui peut apparaître s’il perd pied. Cet antagoniste insaisissable se pare ici d’un visage tangible et authentique : le masque sociétal. Par ce thème sérieux, le film apporte une richesse thématique au personnage qui tranche radicalement avec ses prédécesseurs. Après la folie raffinée et surgissante de la version de Jack Nicholson ainsi que la folie chaotique et impartiale de la version de Heath Ledger, voici venir la folie sociale et cathartique de Joaquin Phœnix !

Un traitement anti-héroïque réjouissant

L’ascendance d’Arthur est troublante. Nous le montrer à travers un passé moins obscur que ses homologues antérieurs était risqué. La question sociale qui le traverse est le vecteur déterminant de son identité. Il est le monstre de Frankenstein, la bête qui sort du ventre. La palettes de sentiments qu’il provoque, allant de la pitié au dégoût en passant par l’attendrissement, le rend presque contre-productif dans ce rôle si connu de l’ennemi de Bruce Wayne. En cela, il éparpille les repères des spectateurs. Le Mal possède cette fois un visage et un passé définis, sans pour autant se montrer si manichéen.

L’idée de faire de ce nouveau Joker un individu, non pas façonné par Batman ou le chaos mais par la société, est intéressante. Arthur devient ce qu’il est à cause d’un monde gangrené. Il garde des traces d’une origine nébuleuse mais elle demeure plus nette. Orphelin et adopté par une mère folle, son lien matriciel, charnel et chaleureux du ventre maternel était une chimère. Sa naissance véritable se fera via l’engouffrement dans son propre frigo : il s’introduit dans un espace froid, inhumain et mécanique. 

Arthur se montre fascinant, émouvant, sympathique et haïssable. Son évolution est progressive au sein d’un monde en déliquescence. Par son métier de clown, il imite mais aussi représente et intègre toutes les palettes du cœur humain. Avec ce caractère réaliste et finalement anti-héroïque, voire anti-comics, soit anti-Joker, n’aurions-nous pas là un nouveau genre ? Celui de la biofiction héroïque. Car, après tout, le film aurait très bien pu se passer de l’univers de Batman pour étayer son propos. Or, il intègre et assume l’univers DC pour nous laisser le choix. Il ne devient celui qu’il doit être qu’en fin de séance. Il est Arthur avant d’être Joker, ce qui est en soi un pari osé.

Arthur se force à sourire devant le miroir. Son expression reste sans vie et glaçante.

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Pourquoi cet air si sérieux ?

La thématique la plus intéressante du film reste sans aucun doute le rapport au rire. « La comédie c’est subjectif » dit Arthur à Murray lors de son émission. Le personnage est atteint d’une maladie pathologique réelle appelée « rire prodromique ». Depuis qu’il a subi un traumatisme cérébral dans sa jeunesse, Arthur ne peut s’empêcher de rire dans des moments stressants ou inopinés, ce qui le confine irrémédiablement dans les tréfonds de la société. Il est un paria qui affiche un sourire lorsque la situation ne s’y prête pas. Il est le représentant de la dissonance comique au sein d’une société où la morosité du quotidien et le paraître social font figure d’autorité. Son activité d’amuseur en costume de clown prend alors tout son sens.

Or, la profondeur d’Arthur se dessine dans son rapport au rire. Sa maladie l’enjoint à subir cette farce organique qui le prend aux tripes. Le rire est une violence pour son corps. Chaque exultation se termine immanquablement par des crampes abdominales, des pleurs, des maux de têtes, des douleurs pulmonaires et un étouffement progressif. Sa parole et son moyen d’expression ne sont alors plus que des sons primaires non-voulus. On l’aura compris : le rire chez Arthur n’est pas naturel. Il le dit dans ses consultations. Il ne va pas bien et le monde au dehors devient de plus en plus fou. Son agression gratuite par une jeunesse ignorante est le point de départ de sa folie plongeante. Il a essayé de faire de son handicap un moyen d’intégration via son métier avant de se faire rejeter. 

Le rire de Joker nous montre un personnage qui affiche un sourire de façade. Arthur est toujours en représentation en public. Nous le voyons lorsqu’il rit d’une farce avec ses collègues avant de passer dans le couloir. Une fois qu’il n’est plus en visuel, il s’arrête. Pareil dans le restaurant de One Man Show où il désire se produire. Il est seul à rire au moment où tout le monde est silencieux. Le malaise est certain, car nous le sentons, son rire est forcé. Ce n’est pas pour rien que la première image du film nous le montre en train d’exécuter la mimique comique à l’aide de ses doigts. Des larmes coulent sur ses joues à cause de la douleur. C’est comme s’il voulait s’infliger le fameux sourire de Glasgow pour ne plus avoir à se forcer. Le miroir renvoie son image désespérée. En y prêtant attention, Arthur affiche autant de rires différents qu’il n’a de visages. La narration s’articule alors autour des images mais aussi des sons. Le rire social et masqué s’oppose alors au rire privé et véritable.

Le rire s’insinue jusque dans les salles de cinéma face aux Temps Modernes de Charlie Chaplin mais aussi jusque dans les salles réelles où nous regardons Arthur évoluer. Le film nous met alors en face de nos vices et de nos interrogations. Certains spectateurs riront aux éclats, d’autres non, peu importe la situation. La question du rire devient alors subjective. La personne à côté de nous pourra passer du rire aux larmes voire dans une configuration simultanée où le rire et les larmes s’accouplent. La chose devient encore plus cocasse lorsque nous pensons à la raison d’être de ce film. Ce dernier est l’antithèse du blockbuster actuel saupoudré d’un humour appuyé qui désamorce tout enjeu poignant. Avec ce même dispositif, il inverse les valeurs et fait du rire une force dramatique. Un tour de force remarquable.

La réinterprétation de la comédie cinématographique prend ici des allures de ballet troublant. Autour de la folie d’Arthur, le carnavalesque théorisé par Bakhtine refait surface. Le rire violent est nécessaire pour instaurer une purgation des émotions. Il devient libérateur. Cette catharsis cinématographique trouve son levier par le rire sardonique du personnage qui en fin de film naît et renaît tout à la fois contre vents et marées, contre toute logique ou morale. Au fond, Joker est un exutoire qui met au pied du mur autant son spectateur que la société dont il est issu. Son personnage, lui, évolue sur une scène qui est son purgatoire.

Arthur contient sa colère. Ses yeux traduisent l'injustice qu'il subit et la violence qui l'envahit.

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Un arlequin schizophrène pris entre deux fous rires

Joker ne souffrirait-il pas alors d’un effet de mode ? On le déteste car d’autres l’aiment profondément et vice-versa. La question est épineuse. Le blockbuster héroïque actuel a atteint son point de rupture. Le grandiloquent finit par ne plus divertir ou émouvoir. Le succès du clown s’oppose à la formule Marvel centrée sur l’épique. L’intimiste gouverne le film comme jamais tout en ayant une portée universelle. En s’opposant à un modèle cinématographique adulé et conspué tout à la fois, il fait office de messie pour les uns et de profane pour les autres. Le cinéma de genre auquel il est affilié devenait de plus en plus comme une série télé. Affublé de son nez rouge, il a décidé d’en rire plutôt que d’en pleurer. Le tube enjoué That’s Life de Frank Sinatra achève d’ailleurs le long-métrage d’une note amère ou bien légère selon notre vision des choses. La vie est cruelle et belle tout à la fois.

L’amuseur avec sa fleur cracheuse d’eau se retrouve alors écartelé en deux. Il devient l’arroseur arrosé. Tantôt candide, tantôt assassin, il tire sa force et sa faiblesse de son caractère inclusif : il ne prend pas parti entre le public et les critiques. Le film se veut à la fois populaire et élitiste. Cette façon de vouloir plaire aux deux camps sans vraiment le montrer l’expose à tous les risques. Pourtant, c’est cette prise de position particulière qui fait de lui un représentant nouveau du film de super-héros. Arthur n’a pas de super-pouvoirs, son histoire est pathétique, il n’a pas de vertus héroïques, mais il nous obsède et nous fait réfléchir. Tout en gardant ses origines, le film déploie une exigence filmique jusque-là inédite dans le vivier de la pop-culture héroïque. Le bouffon est devenu roi malgré lui.

Un masque aux mimiques multiples

Joker crée un clivage net au sein des spectateurs. Il n’est clairement pas parfait mais dispose d’arguments séduisants qui en font un film remarquable à n’en point douter. L’élévation et la chute sont des éléments importants de son parcours. En cela, il est crucial de terminer cet article sur les points qui l’ancrent définitivement en tant qu’œuvre à part entière, mais aussi en tant que long-métrage aux qualités et aux défauts visibles.

Le bouffon magnifique

Les symboliques du film érigent le personnage comme un être intime mais également insaisissable. L’évolution progressive d’Arthur en Joker n’est pas sans heurts. Or, à aucun moment la scission entre les deux identités ne se fait. Arthur reste Arthur, même après sa transformation. Il ne faisait que porter un masque qui ne lui convenait guère. Les faux-semblants laissent place à l’exaltation de son intériorité dans tout ce qu’elle a de pur et d’immédiat. Le jaillissement de vie est aussi constitué de mort.

Au début du film, Arthur monte les escaliers d’une allure cadavérique, habillé de couleurs mornes sous une lune obscure. Il est mort à l’intérieur mais il fait tout pour rester à la surface. En fin de film, il descend les marches en dansant, habillé de couleurs chatoyantes sous un soleil éclatant. La vie s’éveille en lui et il accepte sa descente aux Enfers. Sa mère n’est plus là pour l’empêcher d’avancer. Le cordon illusoire a été coupé. Lors de ses premiers meurtres à l’encontre de ses agresseurs, cette fois-ci adultes, Arthur s’isole dans des toilettes. Dans cet endroit qui fermente la fange, il se met alors à danser devant une glace, comme libéré d’un fardeau. Le ver de terre pathétique mue en papillon violent et sublime. Une scène à la dualité hypnotique.

De la vacuité du film que certains ont rapporté, il faudrait y apposer tout cela, mais également la symbolique de la renaissance inversée. Arthur ne désire pas faire partie de la révolte populaire, mais il en devient malgré lui le symbole absolu et l’instigateur, l’allumette qui déclenche le brasier inaltérable. Chose drôle, ce n’est pas lui qui tue les parents Wayne. Il en est le responsable indirect. Alors qu’il a subi un accident de voiture, il renaît métaphoriquement en expulsant de sa bouche du sang. Il inspire un souffle de vie mortifère alors que naît en même temps Batman sous les traits du petit Bruce qui voit ses parents expirer. Un autre sociopathe émerge à cause de lui. 

Le symbole tutélaire du personnage, le sourire, auparavant généré par les séquelles d’un bain d’acide ou par les cicatrices d’un sourire de l’ange selon les versions, est ici créé via le propre sang d’Arthur. Sous l’assistance qui applaudit, le rieur naît pour de bon et à jamais, pour le meilleur et pour le pire. Arthur s’épanouit enfin et trouve sa place dans une vie qu’il n’a pas choisie. Il est enfin reconnu, au sens du mérite, mais surtout au sens existentiel pur. À moins que tout cela ne soit un fantasme de plus échafaudé par la psyché torturée de son hôte ?

Arthur se maquille pour show. Il est très calme. Son miroir reflète son visage deux fois pour signifier sa folie.

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Le pitre pitoyable

Joker souffre de reproches constants sur son manque d’originalité. Cela ne semble pas justifié dans un certain sens tant l’approche osée de cette histoire originale se veut créative. Critiquer un film uniquement par ses références est réducteur et ne devrait pas éluder le reste. Néanmoins, le film assume ses références qui pourront demeurer trop obsessionnelles ou imposantes selon l’avis en face. Avec le thème de l’individu qui bascule à cause d’une société jugée décadente, le film nous rappelle Taxi Driver. Cela n’est pas anodin notamment avec le cadre qui rappelle le New-York des années 70. L’ambiance noire et nihiliste du film accouplée à sa grandiloquence colorée peut diviser, notamment avec la musique entêtante de Hildur Guðnadóttir. Nous voyons aussi la fameuse mimique du pistolet sur la tempe avec les doigts utilisée par deux personnages, ce qui ne manquera pas de révulser les yeux de certains ou de réjouir ceux des autres.

Ce thème de justicier urbain et fou se dote d’une deuxième référence encore plus prégnante : King of Comedy, un autre film de Martin Scorsese. La Valse des Pantins en français est un long-métrage éclairant sur l’obsession d’Arthur. Il veut être reconnu. La présence de Robert De Niro qui incarne le personnage principal de Rupert Pupkin dans le film de 1982 et à la fois Murray Franklin dans notre film boucle la boucle. Joker est alors jugé comme un film qui vit sur le dos de ses mentors tout en cherchant honteusement à les imiter voire les évincer. Nous ne sommes pourtant pas dans une auto-référence contemplative et assumée digne d’un Tarantino. Ici, ces clins d’œils sont d’humbles hommages qui viennent enrichir une histoire qui n’avait pas besoin d’eux pour exister. La thématique de la violence sociétale, de la folie et du spectacle télévisuel sont des thèmes évidents chez le personnage du farceur de Gotham. 

En s’attirant l’intérêt des critiques par son aspect quelque peu « Arty », le film a été critiqué sur sa réalisation sans originalité ni talent. Le mot est un peu fort lorsque nous regardons d’autres films plus médiocres au montage épileptique avec des notes supérieures. La réalité vient alors du fait que l’histoire du clown assassin est pointée du doigt avec plus d’exigence à cause de son ambition cinématographique. Les images de Joker racontent des choses. La réalisation est soignée mais peut-être trop sage, trop scolaire, trop académique, pas assez baroque. Il aurait été flamboyant d’aller jusqu’au bout et de proposer un dérèglement du découpage et des plans au fur et à mesure de la folie d’Arthur. Tout en allant très loin dans le traitement du film de comics, Todd Phillips ne plonge pas son dernier orteil dans le bain du diable. Un choix comme un autre.

Une incarnation affolante

Finalement, le problème de Joker ne viendrait-il pas de son personnage écrasant ? La prestation de Joaquin Phœnix pourrait sensiblement prétendre au titre de chef-d’œuvre véritable. Le saltimbanque violent possède ici une âme encore une fois bien différente. Qualifié par les anglo-saxons de « Borderline » ou de « Over the top », l’acteur de 45 ans s’investit corps et âme dans ses rôles méticuleusement choisis. Grand représentant de la méthode « actor studio » aux côtés de Christian Bale ou Viggo Mortensen, c’est avec une fièvre passionnelle qu’il a endossé le rôle d’Arthur Fleck. En grand caméléon, il a perdu 25 kilos pour se retrouver avec un visage émacié et un corps taillé à la serpe. 

Malgré son apparence famélique, il occupe tout l’écran jusqu’à une forme de surplus. Tout s’articule autour de lui, comme le laissait deviner le titre éponyme. Cette interprétation en spirale qui jamais ne s’arrête coupe le souffle et a pu semer certains spectateurs. Mais nous sommes dans un film, lui-même inspiré d’un comics, chose que beaucoup oublient. Par son approche intimiste, l’interprète et le personnage fictif fusionnent. Le rieur douloureux se lie à l’acteur par son nom de famille : « Phœnix ». Renommé ainsi avec sa famille autrefois pour prendre un nouveau départ, Joaquin se réincarne une seconde fois sous les traits d’un homme qui a attendu toute sa vie pour ressusciter afin de pouvoir vivre. En résulte une performance émouvante et viscérale.

Arthur se met à danser après s'être isolé aux toilettes. Il est comme dans une sorte de transe.

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Joker n’a pas terminé de soulever des débats. Sa qualité intrinsèque est évidente mais difficilement perçue par tous. Comme souvent, c’est en se positionnant entre deux courants d’avis contraires que nous pouvons tenter de situer une œuvre. Est-il un chef-d’œuvre absolu du cinéma ? Probablement pas. Le temps doit passer pour le dire. Est-il une infâme escroquerie ? L’article ici présent a essayé d’y répondre par la négative. Est-il un film culte ? Pour des raisons majoritairement populaires, il en est déjà ainsi pour lui comme cela fut le cas pour Drive, Interstellar et Mad Max : Fury Road, d’autres films fascinants de cette décennie. Quoi qu’il en soit, l’histoire d’Arthur Fleck ne laisse pas indifférent ; elle divise et remue les foules. C’est probablement là le seul véritable argument inattaquable de sa qualité. Car, c’est peut-être finalement cela, la marque des grands films.

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